Tant qu’il y aura les fleurs

Ma mère ne me reconnaît plus. La faute à la maladie d’Alzheimer. Longtemps, aussi longtemps que possible, elle est restée près de mon père, dans leur maison de Montpellier. Il y a sept ans, en y arrivant pour un week-end d’été, je suis tombé nez-à-nez sur des bouquets de fleurs – quinze, pour être exact – éparpillés un peu partout dans l’entrée, le salon, la salle à manger et la cuisine. Quasi normal, à première vue, si ce n’est le nombre, ma mère a toujours aimé les fleurs. Mais à y bien regarder, chaque bouquet portait la trace d’Alzheimer : ici une boule de Noel jointe à la lavande, là une boite de biscuits allemande transformée en vase, de l’eau croupie, des fleurs fanées. Dans l’urgence, j’ai proposé à ma mère de m’aider à réaliser le portrait de ses bouquets. On s’est mis dehors, il faisait beau, avec un peu de vent. On a monté des chaises sur la table de jardin en plastique et on a étendu un drap blanc. Ma mère tenait le linge, amusée, sans vraiment comprendre le sens de ce qu’on faisait ensemble. J’ai sorti mon Rolleiflex et deux rouleaux de film. J’ai pris les photos, avec ma mère près de moi, puis je l’ai interrogée. Très sérieusement, elle m’a expliqué qu’elle vendait ses bouquets et qu’elle rencontrait du succès. Bien sûr, elle n’a jamais rien vendu. Elle s’est entourée de fleurs tout au long de sa vie, mais c’était surtout pour les peindre, à l’aquarelle et à l’huile, ou les dessiner au pastel… Ses paroles, qui forment un ensemble entrecoupé d’hésitations de sept minutes– l’arrivée d’une infirmière a mis fin la séance -, je les ai posées sous les images de ses bouquets. Ma mère s’appelle Dominique. De temps en temps, encore aujourd’hui, elle revient près de ses fleurs, dans un jardin qu’elle ne reconnaît plus.